Vol complet en jump-seat !

Récemment, j’ai eu le bonheur de vivre une très belle expérience. Tout commence au mois de mars quand je discute avec plusieurs amis des vols dit en « jumpseat », c’est-à-dire la possibilité pour un passager d’effectuer le vol complet (ou une partie du vol) dans le poste de pilotage. Certaines compagnies autorisent parfois cette démarche, d’autres sont en revanche plus intransigeantes (notamment les compagnies anglo-saxonnes). Dans les compagnies francophones, cette pratique est parfois acceptée.

En l’occurrence, une amie copilote travaille dans une de ces compagnies françaises. Début avril, je me lance, et lui demande si cela serait envisageable, en fonction bien évidemment de ses disponibilités. Elle me répond que cela lui ferait plaisir et m’envoie son planning. Elle me suggère alors de choisir une de ses rotations et de prendre mon billet comme un passager régulier. Je regarde de mon côté, nous sommes déjà mi-avril et la plupart de ses vols prévus à la fin du mois sont complets.

Il n’en reste plus qu’un seul de libre : Paris Montpellier en aller-retour. Je la préviens, et après son feu vert, ma place est réservée. Une vague d’émotion monte en moi. Je vais le faire. Néanmoins, une question me tracasse. Il faut l’accord du commandant pour que je puisse effectuer le vol en jumpseat. Or, mon amie ne le connait pas encore. Elle rencontrera l’ensemble de l’équipage le jour-même, lors du briefing de la rotation. Je redoute que le captain n’approuve pas cette pratique. Cependant, je lui propose de lui envoyer mes papiers d’identité en avance, dans le but d’être transparent avec la compagnie.


« Une fois que vous aurez goûté au vol, vous marcherez à jamais les yeux tournés vers le ciel, car c’est là que vous êtes allés, et c’est là que toujours vous désirerez ardemment retourner.  » – Léonard de Vinci

« Pas besoin de papiers » me répond-elle. « Tu seras mon VIP !!! ». C’est noté ! Je me réjouis.

Le vol aller est planifié à la toute fin du mois d’avril, avec un décollage de Paris en soirée, une arrivée prévue autour de 22h à Montpellier. Le vol retour sera le lendemain matin, vers 11h. Côté logistique, je la rassure en disant que je peux prendre un hôtel à côté de l’aéroport. Surprise : il y a encore de la place dans l’hôtel de l’équipage ! Ma chambre est alors réservée.

C’est le jour J. Je me réveille avec un sentiment de joie, d’impatience, de légère crainte aussi, car j’espère de tout cœur que ça va marcher.

A 15h19, je reçois un sms de mon amie qui m’annonce : « Génial le commandant !!!! » J’en déduis que la rencontre de l’équipage vient d’être faite, et que le captain est plutôt d’accord ! Quel soulagement ! Je prépare ma valise. Rendez-vous à l’aéroport vers 20h. La sécurité est passée, je marche vers le hall, je n’en peux plus d’attendre. L’embarquement commence.

Message à 20h49 : « Je t’attends !! » Je lui réponds : « Ça roule, j’embarque là ! » La traversée de la passerelle semble durer une éternité. Soudain, je distingue la porte de l’avion. Désormais sur la plateforme, je peux discerner l’intérieur de la cabine et j’aperçois mon amie en uniforme près de la porte du cockpit. Je m’avance en souriant. On se dit à peine bonjour, et elle m’ammène aussitôt dans le cockpit.

Au block de départ à Paris

« On essaie de ne pas trop montrer aux passagers que quelqu’un vient au poste », me dit-elle. Je me retrouve alors caché derrière la porte et dépose mon petit bagage derrière le siège OPL (Officier Pilote de Ligne). Discrètement, je m’assois sur le fameux « jumpseat ». Le commandant se retourne pour me souhaiter la bienvenue. Je ressens encore ces émotions en écrivant ces lignes. Je le remercie spontanément, cela me fait tellement plaisir d’être à leurs côtés ! Le rêve commence alors.

Mon amie m’explique le déroulé du vol, me fait un mini-briefing tout en continuant à préparer le poste pour la mise en route. Je dispose d’un casque qui me permettra d’écouter les conversations au sein du poste (l’intercom) et la radio qui nous relie au contrôle aérien. Le commandant demande la clairance de départ. La check-list pré-vol est faite. Le ravitaillement en carburant est terminé. L’embarquement est clos.

Nous sommes prêts au repoussage mais le TPX (petit véhicule tracteur) semble avoir un problème. Nous prenons un léger retard à cause de cela. Un autre type de véhicule vient alors se positionner sur le train d’atterrissage gauche de l’appareil, nous repousse et nous aligne sur le taxiway. Début de la séquence de démarrage des deux moteurs. Le crépuscule est tombé, le poste est illuminé, les voies de circulation aussi. C’est magique. Mes yeux sont écarquillés. Je suis concentré. J’essaie de tout retenir, tout voir, tout entendre.

Repoussage terminé

Nous roulons doucement jusqu’au point d’attente, en direction de la bretelle intermédiaire de la piste. Je prends des photos, des vidéos, parfois trop courtes. Je suis comme un enfant. La clairance de décollage nous est donnée. Mon amie OPL est PF (Pilot Flying) sur ce vol. C’est elle qui est en charge de la conduite de l’avion durant les phases de décollage et d’atterrissage. Le commandant de bord est lui PM (Pilot Monitoring) et s’assure du suivi des paramètres de vol et de la communication avec le trafic aérien.

La copilote s’aligne et je distingue, assez nettement, le bout de piste 3 kms plus loin.

On s’aligne !

« Top décollage », la manette est poussée en avant, le chrono est lancé. Les armements automatiques sont annoncés à voix haute : « SRS Runway », « Auto Thrust Blue ». L’avion s’élance soudainement. Les 80 nœuds sont verbalisés par le PM et nous continuons notre accélération jusqu’à la vitesse de rotation. Le nez se lève progressivement. L’horizon disparait. Face à nous : un ciel obscur parsemé de quelques nuages.

Au poste, je note que l’incidence au décollage parait bien plus importante que quand nous sommes passagers en cabine. Le train d’atterrissage est rentré. Nous grimpons, accélérons et les volets sont rentrés. La tour de contrôle nous transmet sur la fréquence de départ, puis sur le centre de contrôle de Paris. Nous sommes désormais en croisière au FL310 (environ 31,000 pieds).

Je n’ai pas les mots tellement la vue est sublime. Les dernières lueurs du soleil nous apparaissent sur la droite.

Une dizaine de minutes après le départ

Devant nous, les étoiles. Sirius notamment. Les deux pilotes ont en effet une application qui nous permet d’identifier toutes les étoiles du ciel en réalité augmentée. Nous commençons des conversations. J’explique brièvement au commandant (car mon amie est déjà au courant) ma passion pour le transport aérien et mon rêve de devenir pilote de ligne. Mais la descente est déjà proche et les deux pilotes préparent leur arrivée sur Montpellier.

Le temps est clair, le vent calme. La copilote propose alors une approche à vue main droite pour la piste 30R. Le commandant approuve. Le pilote automatique est désengagé vers le FL60 (6000 pieds), et le directeur de vol est coupé au même instant.

L’OPL prend les commandes et nous descendons en continu au cap sud-est. Passage du niveau de transition. Réglage simultané des deux QNH (Pression atmosphérique au niveau de la mer). Message du contrôle aérien : « vitesse libre passant le littoral, rappelez en final 30R ».

Nous sommes alors en vent arrière au-dessus de l’Etang de l’or et nous distinguons parfaitement la ville de la Grande-Motte juste devant nous. A sa verticale, 200 nœuds au badin, 2600 pieds à l’altimètre. La copilote entame le virage pour se placer en base, puis en finale.

En approche finale à Montpellier

Nous apercevons la piste, un des seuls objets éclairé au sein d’un environnement sombre, comme une lueur défiant l’obscurité. La check-list d’atterrissage est effectuée. La vitesse d’approche stabilisée. Les minimas d’altitude sont atteints. « On continue ». 300 pieds. 200 pieds. 100 pieds. L’OPL effectue l’arrondi, on se pose, et je ressens violemment les inverseurs de poussée. Quel instant ! Je ne l’oublierai jamais. L’avion dégage la piste et nous regagnons l’aire commerciale. C’est déjà fini ? Je n’y crois pas. C’est passé si vite ?

Après que tous les passagers aient débarqué, nous sortons de l’avion. La copilote propose de prendre quelques photos. Quel instant suspendu. Nous descendons enfin les escaliers, et en nous éloignant, je ne peux pas m’empêcher de me retourner une dernière fois vers cet oiseau particulier. Je m’arrête et je me revois là-haut. Puis je reprends ma route.

Un van d’équipage nous attend à l’extérieur du terminal et nous conduit à l’hôtel. Au bar, j’apprends que le commandant de bord est un ancien pilote de l’armée de l’air, issu de la filière EOPN (dont je parle d’ailleurs dans cet article) et reconverti en pilote civil après sa carrière militaire, comme la copilote. Quels parcours !

Nous regagnons ensuite nos chambres, la tête encore dans les étoiles, en m’imaginant déjà le lendemain matin. Le vol retour m’attend et j’en suis tout aussi impatient.

Pendant ce vol retour, je ressentirai les mêmes émotions qu’à l’aller. Nous avons discuté davantage dans le poste et l’ambiance était vraiment chaleureuse, humble, pleine de partage et de passion.

En croisière à destination de Paris

Nous arrivons à Paris dans un ciel rempli de cumulus. Nous les traversons parfois, les frôlons de temps en temps, jusqu’à distinguer le sol puis la piste. Atterrissage à 12h48. Remarque du commandant, rassuré : « Nous avons 2 mins d’avance sur le planning. C’est pas beau ça ? » Le respect du temps est donc un enjeu vraiment plus important que je ne le pensais… Je prends note !

En approche finale à Paris

En conclusion, je crois que cette rotation restera gravée dans ma tête pour toujours. Les émotions furent très intenses et j’en garde d’excellents souvenirs. Tout ça, c’est grâce à toi Sylvie. Merci pour ta gentillesse. Merci de m’avoir permis de goûter un peu plus à mon rêve.

« Je n’ai jamais connu une industrie qui peut entrer dans le sang des gens de la façon dont l’aviation le fait » – Robert Six, fondateur de Continental Airlines

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